QUAND LES INSECTES SE FONT GENTIMENT BALANCER

 Cette fois, nous allons nous projeter en Australie où il se passe - très discrètement- des évènements incroyables.

Présentons d’abord les protagonistes : Voici le premier qui n’a qu’un rôle passif -quoique indispensable- dans cette aventure :

 

un paisible coléoptère* dont les larves se nourrissent des racines d’arbres morts. Donc une espèce utile à l’environnement général par l’élimination des débris grâce à un de ses agents de nettoiement. Il va de soi que cette espèce est victime des services de régulation par un parasitisme courant comme nous allons le voir.

Arrive le deuxième partenaire de cette saga, le couple de guêpes :

 

dont la femelle toute noire, dépourvue d’ailes, fouille le sol, trouve les larves du précédent et leur dépose ses oeufs. Après l’éclosion, les jeunes guêpes à l’état larvaire, se repaissent des cibles vivantes et atteignent l’âge adulte. Pas de sexisme ici, pourtant les mâles -ailés- sortent largement en premier . Ensuite, les jeunes femelles, toujours dépourvues d’ailes, après de gros efforts, sortent du sol. Pour mieux se signaler aux mâles elles se hissent sur tout ce qui leur permet de manifester leur présence et envoient un jet de phéromones.

Attiré par ces effluves, arrive l’heureux élu, qui sans vergogne, se saisit de la femelle par ses six pattes et l’entraîne dans son vol… fin de l’épisode.

Faisons connaissance avec le troisième personnage : (code en fin d'article)

 

Le Drakaea, petite orchidée terrestre, a vraiment de quoi surprendre l’observateur: de petite taille, elle n'est munie que d'une seule feuille en forme de cœur. Bien que découverte en 1840, le mécanisme de sa fécondation ne fut décrit que…. 135 ans plus tard. Il faut bien reconnaître que son niveau de sophistication ébranle bien des certitudes.

Voilà un genre qui ne paye pas de mine. La fleur insignifiante n’attire les regards humains que des botanistes. Elle possède trois sépales et deux pétales très discrets, le troisième pétale est nommé labelle en raison de sa distinction, c'est la pièce la plus visible, brune et poilue. Un observateur averti remarque que ce labelle est porté par un pédoncule muni d’une articulation qui peut l’amener à une pièce qui lui fait face et qui porte le stigmate et les pollens.

`Maintenant, restons sereins, la suite est encore moins crédible qu’un roman de fiction écrit par J. Le Carré ou Asimov. Et pourtant…

Vous ne me croyez pas? Tant pis, je continue.

Après la présentation des personnages, place à l’action:

Le Drakaea fleurit APRES l'envol des mâles MAIS AVANT l’émergence des femelles! (vous étiez prévenus!!). Les descripteurs estiment que le labelle ressemble au corps de la femelle ci-dessus décrite.

Soit. Plus fort me semble-t-il, voilà que le labelle émet lui aussi des phéromones qui ressemblent tellement à celles émises par la guêpe femelle que ce gros béta de mâle se précipite sur lui, l’enserre dans ses pattes et veut s’envoler. Mais, étreignant la pièce florale, PAF ! grâce à l’articulation, le labelle l’envoie dans une courbe harmonieuse vers la colonne faisant face... FLOC!! et qui porte les pollens. Ceux-ci, arrachés, se collent sur l’insecte, qui complètement déboussolé, abandonne la partie et recherche une autre partenaire, en l’occurrence, un autre Drakaea (puisque les femelles ne sont pas encore sorties) et là, vous avez deviné! même scénario!... Et bien, non! pas tout à fait… car dans la galipette offerte au mâle, les pollens précédents sont précipités sur le pistil de cette seconde fleur et substitués par les pollens de celle-ci !! Et le voilà reparti pour une nouvelle « conquête ». Voyez l’aventure :

 

Au bout d’un certain temps, mettons cinq-six jours après l'éclosion du Drakaea, voici les femelles qui sortent. Cette fois, celles-ci, perchées qui sur une brindille, qui sur une herbe haute et bien en vue, telles les Sabines elles se voient littéralement enlevées par les mâles... qui abandonnent les Drakaea. Ils les promènent de fleur en fleur où elles trouvent tout le nectar nécessaire pour affronter les énormes dépenses physiques qui leur seront nécessaires. C'est à dire fouiller le sol, pour arriver à pondre sur les larves de ces malheureux coléoptères, qui n’auront jamais rien compris à ce qui leur arrivait….

Fin du cycle. Et tout cela au seul bénéfice du végétal.

 

Que tirer de tout cela?

Quelles relations peuvent avoir entre elles ces trois espèces?

La première n'est jamais que la cible ordinaire d'un des innombrables insectes carnivores dont l'action-tout au moins celle que l'observateur lui attribue- vient limiter l'extension d'une autre espèce définie.

Quant aux deux autres...

Voyons le cas de cette 'guêpe' parasitaire dont le mâle est sous contrôle des effluves de la pseudo-phéromone qui le conduit à un comportement aberrant (!) et dont il ne tire -apparemment- aucun bénéfice (?). Ce n'est pas le seul insecte à se faire berner par les Orchidées. Comme leurs pollens sont agglomérés en masses solides ou pâteuses, seul le transport par les insectes permet la pollinisation-sauf exception toujours possible. C’est la règle dans nos régions. Certaines espèces présentent un labelle orné de taches, de lignes, qui, pour certains observateurs se rapprocheraient des formes et couleurs de leurs butineurs. Interprétation appelant ainsi les mâles pour leur profit immédiat. De là les dénominations plus ou moins justifiées d'Ophrys frelon, Ophrys abeille etc..

Il reste maintenant le végétal en question. On estime que cette famille est la plus évoluée du monde végétal. Soit. Mais comment? Par quel raffinement un de ses représentants a-t-il été amené à structurer sa morphologie pour non seulement aménager une articulation, mais également un labelle en forme de "selle"? Par quelle boule de cristal peut-il se mettre à fleurir à la sortie de son agent fécondateur mais avant la sortie de sa concurrente directe?

De plus, comment cette plante a-t-elle trouvé le moyen de fabriquer une glande odoriférante qui a pour but de piéger le mâle? Et que cette glande soit située sur une pièce florale aménagée à la taille du mâle visé, donc bien calibrée pour que, précipité sur son propre appareil sexuel elle se fasse simultanément polliniser tout en étant littéralement émasculée?

C'est en collectant et analysant ces énigmes méconnues que l'on peut mieux appréhender le scandale mondial quotidien que représente la destruction acharnée de tout ce lieu de vie qu'est le monde, par la cupidité aveuglante des uns, la méconnaissance volontaire de certains, l'aptitude de dérision méprisante de responsables nationaux et mondiaux et pour finir l'ignorance de bien d'autres. Et parmi eux, l'énorme foule de ceux qui ne peuvent avoir d’autre anxiété que d'arriver à subsister.

 

Jean Parisot 31/10/2019

* de la taille d'un Hanneton de la St Jean, mais dont l'identité n'est pas définie.

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A articulation

C complexe pollinies – stigmate

L  selle du labelle

P deux pétales S trois sépales

S trois sépales

---------------------------------------------------------------------Illustrations: Photo Christian Dietz 2018 Walpole, W. Australia

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Orchidées Passion. - G. Leroy-Terquem et D. Si Ahmed 1990 Bordas